Jef Bonifacino (projet « Inventaire des proximités », 2022)

Slovnyk svitla : dictionnaire de lumière (4)

Pislia mene ckoch potop / Iskra / Lahhoda / Men’she strakhu, bil’she viry.

Je veux que mes mots soient des étincelles.
Que prononcer un mot soit une geste rapide, efficace, qu’ensuite la lumière s’installe partout. Que cette lumière inonde.

Après moi le déluge, a dit quelqu’un.
Pislia mene ckoch potop, je dis.
Entends-tu quelqu’un souffler sur ton visage ? Ces mots respirent, des poumons empruntés ?
Le déluge de lumière, dois-je préciser ? Potop svitla.
Parce que la lumière inonde.

Masha me dit qu’elle va bien, nous sommes à Khmelnitsky, elle explique.
Je cherche cette ville sur la carte de l’Ukraine, c’est à l’ouest du pays, loin des frontières. J’essaie d’imaginer leur trajet depuis Kiev. L’ont-ils fait en voiture, en bus, en train ? Combien de temps le voyage a leur pris ? Est-ce qu’on peut l’appeler un voyage ?

Son mari et ses deux fils sont avec elle. Masha m’explique qu’un des deux a 19 ans, qu’il est obligé de prendre les armes, d’aller en guerre, comme tous les hommes adultes du pays. Son mari et son fils ne veulent pas prendre les armes. C’est pour cette raison qu’ils ne peuvent pas quitter le pays.

Je me demande comment c’est de tenir les fusils dans les bras, d’apprendre à les utiliser, d’être obligé de s’en servir ?

Masha me dit que son fils envoie les images de Khmelnitsky à ses grand-parents à Kiev pour leur dire : nous sommes en sécurité. Pour leur demander : vous venez ?

Mes parents ne veulent pas quitter Kiev, m’écrit Masha et m’envoie un cœur jaune, un cœur orange, couleur feu. J’imagine une étincelle qui fait un trajet sur une ligne droite que je dessine entre nos deux villes, ce chemin est couvert de substance facilement inflammable, ce feu possible nous relie.

Le mot étincelle est iskra en ukrainien.
Iskra est une particule minuscule de feu, iskra ne dure qu’un instant, le temps même qu’on emploi pour le dire.
Si iskra est assez forte elle enflammera le papier froissé, les feuilles sèches, les branches.
Si iskra est assez forte elle permettra au feu de s’installer.

Il est beau mon feu ?, j’aurais pu demander à quelqu’un de proche, à quelqu’un qui en a besoin.
Il te plaît mon feu ?, tobi podobayetʹsya miy vohon’ ?

Ana me dit qu’elle va bien, elle est partie de Biélorussie en précipitation, elle a reçu une assignation en justice, elle ne sait pas pour quelle raison mais elle sent que c’est mieux si elle ne revient pas. Dois-je préciser que c’est la première fois que j’écris une assignation en justice en français, que c’est peut-être pour cette raison que je ne suis pas sûre du sens.

Je fais ce qu’il se doit, Ana m’écrit et ce qui sera, sera.

Je l’imagine dans une ville turque où on a été il y a dix ans.
Je la vois sous un soleil de midi. Les deux index de ces mains se tapent, elle parle d’une possibilité de se comprendre. Parfois elle serre ses lèvres comme si elle faisait un bisou et rejoigne les doigts d’une de ses mains qui bouge beaucoup quand elle est émue, heureuse.
Ses gestes sont rapides, efficaces, la lumière s’installe.

Iskra est un mot brusque, un mot joyeux. On repère dans l’accumulation de ses consonnes un bruit que produit une allumette qui frôle le grattoir d’une boîte (apparemment composé de poudre de verre et de phosphore rouge).
Combien de fois dois-je prononcer le mot iskra pour que le feu arrive ?
Est-ce répéter ce mot c’est comme poduty na vuguillia (souffler sur les braises) ?
Dans poduty na vuhhillia on sent un chemin d’une respiration dirigée, sa timidité.
Lagidno poduty veut dire souffler tendrement.
Lahhoda est une douceur.
Est-ce que la douceur peut nous enflammer, est-ce qu’elle peut nous inonder ensuite ?

Irina me parle de la tendresse qu’elle ressent envers ses proches.
Ses proches disent pourtant que ce n’est pas une guerre, que c’est une opération de libération.
Je vais bien, elle m’écrit, j’essaie de les comprendre, elle écrit, mais j’ai aussi honte, je ne sais pas comment faire, il me disent que je suis folle, que je lis n’importe quoi.

Je veux que les mots soient des ampoules qui brillent dans des espaces couverts souterrains sombres, parce que dans la lumière on a moins peur et plus de foi. Dans la lumière, je dis, on a men’she strakhu, bil’she viry.

J’aimerais que les mots soient des médicament, des pansements, des bandages permettant de serrer fort autour des membres blessés. Que des mots bien arrangés soient précis comme des opération chirurgicales.

Je veux des mots qui détournent des boules de feu explosives, qui permettent de les attraper aux mains nues, de les enfermer dans les paumes tenaces.

J’ai dit que je voulais des mots étincelles, je ne veux pourtant produire qu’un type très particulier de feu, un feu lahidny, un feu qui inonde. Je veux que dans la lumière de ce feu on ait men’she strakhu, bil’she viry.

Carnet de résidence

Aliona Gloukhova

27 mars 2022

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Travaux de résidences

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