Jef Bonifacino, Aliona Gloukhova
Polaroïdotextes

Slovnyk svitla : dictionnaire de lumière (3)

Tysha / Prostir / Bezmezhzha / Neogliadnist’.

C’est quoi le contraire de la guerre ?, je demande à ma mère.
Le silence, elle me dit.

Est-ce un ballon d’air qui explose dans ma tête ? Est-ce une explosion douce, nécessaire ? Il faut trouver des chemins autres pour respirer, je comprends.
Sont-ce des fenêtres ouvertes en plus ? Des vents qui soufflent ?

Quand tu as mal quelque part, m’a expliqué Roxana l’autre jour, il s’agit de desserrer.
Elle voulait me dire peut-être qu’il fallait rajouter des pièces à l’intérieur, inviter des courants, apprendre à courir.

Il existe au moins trois mots en ukrainien pour nommer le silence.

Movchannya est une absence de mots, un silence de ceux qui possèdent une langue.
Tysha est une absence de sons, de perturbation quelconque de l’ouïe.
Zatyshsha est un silence après l’orage, une dispute, c’est aussi un silence qui précède un événement potentiellement bruyant, conflictuel, catastrophique.

Cette semaine mon amie m’a parlé d’un matin où c’était silencieux à Kiev, ma mère raconte. Elle ne dit plus rien.

À deux, à distance, on cherche ce tysha, on le déploie, comme si c’était un tissu qui couvrait, protégeait.
Est-ce que les mots d’avant et les mots d’après rendent notre silence davantage perceptible ?

Tous les matins je fais mon tour qui s’étend à plus de 3 000 km, mais ça dépend de comment on compte.

Pau – Kiev 3 200 kilomètres.
Pau – Moscou 3 700 kilomètres.
Pau – Minsk 3 000 kilomètres.

Ces kilomètres sont intérieurs.

Ça va ? je demande à mon amie Masha à Kiev.
Ça va ? je demande à mon amie Iryna à Moscou.
Ça va ? je demande à mon amie Ana à Minsk.

Dans quelques minutes, heures, je recevrai leurs messages en réponse.
Certains mots offrent de la place, ouvrent des fenêtres.

Masha a des nouvelles de ses proches qui ont quitté l’Ukraine, qui sont à Nürnberg.
Ils dorment dans un vrai lit, elle me dit.
Dans leurs nuits un tysha se loge, je devine.

Quand je prononce le mot tysha dans la tête, je sens des champs courir, un souffle doux, les pas de quelqu’un qui s’approche pour m’annoncer que le pire est derrière nous.

C’est le silence qui nous permet d’entendre ?, je demande à ma mère.
Parfois je vois que son visage change, mais elle ne dit rien.

Je lis dans une encyclopédie que tysha est bénéfique pour notre santé.
Je découvre aussi que l’on ne peut apparemment pas se retrouver dans un silence absolu, parce que l’on entend toujours le battement de sertse.

Un cœur s’éloigne, s’approche : ty-sha.
Le deuxième coup sha est un soupir qui permet de desserrer.
Pour faire grandir le silence chez soi, il faut bouger les côtes, tout le monde le sait.

Hier Amandine m’a demandé comment c’est Kiev, je n’ai pas su l’expliquer.
À la place j’ai mis mes mains l’une très loin de l’autre, cette ligne longue des bras déployés.

Quand je pense à Kiev, je vois les rues larges, la ville aérée, le fleuve Dniepr, ses eaux massives – avec Masha on traverse un pont Parkovy, c’est le mois d’août 2016, la lune est pleine : ma nièce va naître cette nuit, je lui dis, le lendemain matin je reçois le message de ma sœur et la photo.

Quand on apprend qu’une personne est apparue, on desserre à l’intérieur, on rajoute des kilomètres en plus.

Prostir est un espace qui se déploie.
Bezmezhzha est un espace délimité.
Bezbrezhnist’ est un espace sans bords.
Bezkraïnist’ est un espace sans fin.
Neogliadnist’ est un espace qui dépasse la zone de vision, un espace que l’on ne peut pas capter par notre regard tellement c’est grand.

J’ai 15 ans, c’est un autre mois d’août, celui de 1999. Aujourd’hui, quand je le raconte, j’ai à nouveau envie de faire une ligne grande avec mes bras déployés, parce que c’est un concert en plein air, parce que je suis en hauteur, c’est dans un parc de Druzhby Narodiv à Kiev, un parc de l’amitié entre les peuples (russe et ukrainien).

J’en garde un souvenir de bezmezhzha, de neogliadnist’ – mon regard ne peut pas aller si loin, il lui reste encore des kilomètres à parcourir, mes côtes prennent de la place, je desserre.

Tam tam tam j’entends tilki tam de nas nema j’entends de partout tam tam tam tam tilki tam.
Là-bas là-bas là-bas seulement là-bas où nous ne sommes pas.
Le son va là où le regard ne peux pas aller.

Tam tam tam j’entends tilki tam de nas nema
Tam ne padaïe zima
Là-bas là-bas là-bas seulement là-bas où nous ne sommes pas
Là-bas l’hiver ne tombe pas

Le groupe qui chante, c’est Okean Elzy, l’Océan d’Elza.

Tam tam tam tilki tam de nas nema
Tam ne padaïe zima
Tam tam tam tilki tam de nas nema
Z neba

Là-bas là-bas là-bas seulement là-bas où nous ne sommes pas
Là-bas l’hiver ne tombe pas
Là-bas là-bas là-bas seulement là-bas où nous ne sommes pas
Du ciel

Je ne sais pas où se trouve l’Ocean d’Elza, où se trouve ce pays où l’hiver ne tombe jamais, je ne sais pas combien de kilomètres je dois rajouter à l’intérieur pour les faire exister à nouveau.

Tam tam tam un cœur s’approche, s’éloigne, les champs courent, les champs savent courir, tout le monde le sait.

Le vent passe devant ma fenêtre de Pau, à 3 200 kilomètres de Kiev, une acoustique particulière créée par l’encerclement de bâtiments amplifie le son de tysha.
Tam tam tam tilki tam de nas nema chanter en ukrainien crée des chemins autres pour respirer, fait bouger les côtes, rajoute des kilomètres.
Tout le monde le sait.

Carnet de résidence

Aliona Gloukhova

14 mars 2022

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Travaux de résidences

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