Jef Bonifacino
(dans le cadre du projet « Paysages intérieurs », Atelier Médicis, 2018)

Slovnyk svitla : dictionnaire de lumière (2)

Vohon’ / Polym’ya / Syerpyen’ / Palianytsia.

Ces jours-ci je cherche : allumettes, câbles électriques, rayons, deux branches de bois, deux mots qui s’enflamment en présence l’un de l’autre, une étoile qui tombe et s’envole orange, un soleil dans un prénom de quelqu’un, je cherche à tomber amoureuse, brûler des étapes, attirer un éclair, oublier de débrancher une grille-pain et de ne pas revenir chez moi.

Pour faire du feu, m’a expliqué mon ami Jacques un jour, tu mets des branches fines de façon inclinée pour qu’elles se rejoignent en haut. Tu mets du papier froissé à l’intérieur, tu enflammes, tu souffles.

Faire du feu, il voulait peut-être me dire, est la chose la plus simple au monde.
La plus logique, la plus organisée.

Quand je refais ces gestes à l’intérieur de moi ça ne fonctionne pas toujours.

Ai-je pris de l’eau ?
Mon souffle est-il suffisant ?
Est-ce la position de mon corps qui est déréglée ?

Mon amie Roxana a suggéré un jour que notre point de gravité change en fonction de la langue que l’on parle, et qu’en français elle se sentait davantage inclinée, peut-être parce que quand on parle français la poitrine et la tête sont attirées vers avant, vers ce point invisible devant nous.

Je fais une expérience : je lis à la voix haute en ukrainien.

Mon visage devient large, c’est peut-être plus simple pour la lumière de le parcourir sans créer des ombres. Ma voix descend, elle n’est plus dans ma gorge, mais vibre dans la largeur de la poitrine, plus bas, réchauffe, aère. Je ne suis plus penchée en avant, les mots me tiennent debout.

Vohon’ , je dis en ukrainien, un feu, vohon’ est un souffle vertical.
Pozhezha, une incendie. Un mot tendre qui détourne notre attention, donne une direction autre.
Polym’ya, une flamme, joyeuse, assurée.

Ces trois mots ukrainiens donnent un souffle, une direction, de la joie embrasée.

Pour mon anniversaire de seize ans que j’ai fêté à Kiev, j’ai invité toute ma classe, nous étions dans la forêt, nous avons fait du feu, à la fin de la journée il a plu et on s’est rassemblé tous dans l’appartement d’Iryna qui habitait juste à côté. Mes amis m’ont demandé de dire palianytsia pour voir si j’y arrivais. Pour les russophones c’est un mot impossible à prononcer à cause du voisinage proche d’une consonne dure et d’une consonne molle. Moi j’y arrivais plus au moins, c’est la langue biélorusse qui m’aidait, mais mes amis riaient quand même de moi. Palianytsia est un pain rond ukrainien, confectionné avec de la pâte non levée à base de lait fermenté. On fait une coupure horizontale par-dessus le pain, ainsi une croûte se forme croustillante. Le nom palianytsia vient du verbe palyty, brûler ou fumer, ce pain rond est devenu un symbole d’hospitalité de la famille.

Dans ma tête les trois langues se situent sur le même étage, mais chacune est une pièce à part. Celle de l’ukrainien est jaune comme le mois d’août, peut-être parce que la première fois que je suis venue à Kiev c’était à la fin d’été, peut-être parce qu’en ukrainien on appelle ce mois syerpyen’, du mot syerp (la faucille). Syerpyen’, c’est la période de moissonnage, quand j’entends le nom de ce mois, j’imagine du blé pâle qui, empreinte de la lumière, devient feu.

Au mois de septembre de mes quinze ans j’ai rencontré les gens de ma classe pour la première fois et à la fin de l’année je les ai tous invités pour mon anniversaire. Aujourd’hui, je regarde leur visages un par un, je les appelle par leur prénoms, ils apparaissent.

Quand je cherche comment rozpalyty bahattya (faire du feu), bez sirnykiv, sans allumettes, je trouve au moins trois possibilités :

Avec likhtaryk, la lampe de poche.
Avec tsvyakh, un clou.
Avec kamin’, une pierre.

Je choisis la quatrième : je regarde ces gens qui sont venus faire du feu pour mon anniversaire, leurs visages apparaissent un par un, je pense aux blés pris de lumière, je trouve un souffle vertical, lui donne la direction, je dis palianytsia, ma voix descend, j’entends mes amis rire, leur joie m’embrase.

Carnet de résidence

Aliona Gloukhova

9 mars 2022

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Travaux de résidences

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