© Lucille Dupré

Journal de bord #13

Carnet de résidence

Maaï Youssef

18 février 2022

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Travaux de résidences

Deux fois par semaine depuis la Villa Deroze, Maaï Youssef écrit à Lucille Dupré, son amie autrice qui vit non loin sur l’île de Porquerolles. Lucille est une jeune mère qui peine à garder une place pour la création. Maaï, de son côté, a l’espace nécessaire, mais pas les enfants. Chacune d’un côté de la mer, elles se racontent leur quotidien et décortiquent ensemble les liens entre maternité et écriture, chambre à soi, désir d’enfant et solitude. Textes, images, sons… Voilà leur journal de bord.


Vendredi 18 février, 10h04

Ma Maaï chérie,

j’ai triché, je t’ai écrit hier, jeudi donc. Ça urgeait trop.

 

9h30 – Je voulais continuer à être légère, te parler de mon amour pour Gossip Girl et Grey’s Anatomy, mais depuis le réveil je rumine une rage gigantesque. Je rumine depuis 6h du matin une organisation acrobatique pour pallier à mes échappées des prochains jours : en une semaine je m’autorise un déjeuner sur le continent, un hammam et surtout la lecture de vendredi prochain, 24 heures loin de ma famille, ce que je n’ai pas fait depuis... l’hiver dernier. Je dis je m’autorise et c’est justement ce mot qui me met tant en colère.

La culpabilité.

Il est temps de prendre le taureau par les cornes. 

Elle vient d’où cette culpabilité ? 

Le Larousse me dit : nom féminin (bah voyons), état de quelqu’un qui est coupable d’une faute. Sentiment de faute ressenti par un sujet, qu’elle soit imaginaire ou réelle.

La faute imaginaire.

Je sais que tu as lu Le Complexe de la Sorcière, on s’était dit qu’on devrait s’en parler. Moi quand Isabelle Sorrente explique cette cassure originelle, ce trauma fondateur, je pense à mon sentiment de culpabilité de mère. Je m’explique.

Je vais chercher mon exemplaire du livre et voilà les mots de Sorrente, qui mène une enquête sur les chasses aux sorcières :

Chaque fois que je lis l’histoire d’une femme condamnée, j’ai l’impression d’entendre le craquement effroyable de sa conscience au moment où elle commence à croire que l’accusateur a raison. Au moment où elle accepte sa version de la vérité.

Voilà le complexe de la sorcière : quand l’Inquisiteur, sous la torture, non seulement nous fait admettre notre supposée faute, mais nous fait y croire. 

L’idée est que ce craquement de la conscience a perduré, qu’on a gardé en chacune de nous notre petit Inquisiteur personnel, portatif. Gé-nial. Smiley danseuse de flamenco.

Il va prendre cher mon Inquisiteur, je peux te le dire, je m’en vais lui brûler les orteils et lui bouffer les couilles aux petits oignons, parce qu’il me pourrit la vie. Mais vraiment.

Et il a, aussi, pourri la vie de ma mère. Ma mère a pourtant tout fait pour s’affranchir de beaucoup de contraintes : elle a fui en bateau (littéralement, en voilier) un beau-père militaire, des attentes bourgeoises, a déconstruit une éducation punitive, patriarcale, violente. Néanmoins, j’ai connu une mère sacrificielle, toujours présente à ma sortie d’école, ne travaillant pas ou très peu, et surtout nous faisant toujours passer avant son art, avant sa peinture. 

Je me souviens de ma mère pleurer, de ma mère craquer. 

Le craquement de la conscience.

Je réalise que dans un coin de ma tête, ne pas reproduire ce schéma, c’est commettre une faute, c’est être une mauvaise mère et voilà bien ficelée ma culpabilité.

Bien ficelée et scellée parce que ma mère est morte quand j’avais 20 ans, après dix ans de maladie, à mourir à petit feu. 

Être une mère en ayant perdu sa mère, voilà un point autour duquel je tourne depuis quelque temps. C’est mon deuil dans le deuil je crois, si je reprends tes mots. 

– Ici, j’ai commencé à parler de mon propre viol, qui a eu lieu l’année qui a suivi la mort de ma mère, j’ai écrit une phrase, et puis j’ai tout effacé, ça je ne suis pas prête en fait, ça brûle trop. –

Ce deuil de ma mère est fondateur de mon écriture. J’ai commencé à vraiment écrire, des fictions, quand ma mère est tombée malade. Je racontais des histoires pour m’échapper, comme des réalités alternatives à cette mort qui pesait sur nous, en suspens. J’ai noirci des carnets pour élucider ce que je ressentais, pour me soutenir. L’écriture m’a aidée à me battre contre l’Inquisiteur, à ne pas devenir folle, à continuer de croire en ma réalité. 

Sauf que je crois que l’Inquisiteur m’a rattrapée quand je suis devenue mère moi-même. Le deuil dans le deuil : après avoir fait le deuil de ma mère, il faut que je fasse le deuil d’être une mère sans mère. Je pensais que ça allait être simple, eh bien non : j’ai un mal fou à démêler le vrai du faux en ce moment, à faire confiance en mes émotions. Surtout, il y a une tentation immense à rendre les armes, à laisser tomber, à me fondre dans ce moule de mère sacrificielle et à me reposer enfin à l’intérieur.

Ce journal de bord que nous écrivons ensemble a bien plus d’importance que je ne l’imaginais quand on l’a commencé. 

Je reprends depuis le début, comme quand j’avais dix ans, je réouvre mes carnets pour sauver ma peau.

Je vais faire ce que ma mère n’a pas eu le temps de faire, je vais buter la gueule de l’Inquisiteur.

 

11h30 – Je pars chercher Ulysse à la garderie, il a fait sa première matinée là-bas, son « adaptation ». Tout s’est bien passé, il est trop cool mon fils. L’une des puéricultrices, quand je lui dis que je compte l’y laisser toute la journée d’ici une semaine, me dit qu’il est petit quand même, que ça fait long une journée entière. 

Et d’un coup l’Inquisiteur est de nouveau devant moi, son bâton de métal brûlant à la main. 

Culpabilité. Petite voix intérieure : C’est vrai. Il est si petit.

Je ravale ma salive, j’attrape le bâton et vlan entre les deux yeux.

Ulysse a 10 mois, presque 11 et il va aller à la garderie toute la journée d’ici une semaine.

Non mais. 

Tu en as un toi d’Inquisiteur ou tu lui as déjà fait son affaire ? 

Il revient quand même ?

 

Je t’embrasse mon amie jolie 

J’ai hâte de te voir

Lucille

 

PS Sur la photo il y a ma mère et ma grand-mère. Et la main de l’Inquisiteur ?

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Vendredi 18 février, 12h39

Lucille adorée,

Je te lis avec beaucoup d’émotions, merci. Ce matin, avant de me rendre au café, je me suis arrêtée à la plage Lumière. Elle porte divinement son nom à ce moment de la journée car le soleil scintille juste sur l’étendue de mer en face d’elle. Je me répétais comme ce moment de ma vie était merveilleux et précieux. Je pensais bien sûr à l’équipe de La Marelle, à Danielle et Jean de la Villa Deroze, à ma corésidence Aliona, au soleil et au vent, à mon amoureux qui comprend et soutient mes rêves d’écriture. Et je pensais à toi, à ces textes que tu as acceptés de me/nous offrir. Autour de moi, les jeunes mères m’écrivent et me disent comme tes mots sont importants pour elles. Elles les attendent avec impatience et les dévorent avec l’avidité de ceux qui ont faim, de celles dont les trajectoires ne sont que trop peu dites et écrites. Il y a celles qui disent « je t’écris pour te dire mais je n’ai pas les mots, je suis fascinée et bouleversée », il y a celles qui disent « j’ai eu envie de vous écrire, de m’immiscer dans votre correspondance, de participer moi aussi », il y a celles qui battent le rappel quand je tarde à mettre en ligne les textes « vous n’écrivez plus… ? » J’ai beaucoup de chance de t’avoir dans ma vie.

Ce que tu dis sur l’écriture qui sauve la peau, sur les carnets refuge et échappatoire, ça me ramène à ce dont je voulais te parler aujourd’hui et qui rejoint tes réflexions sur l’Inquisiteur. Moi, mon Inquisiteur, ce fils du vice, bien sûr il pollue mon quotidien, mes élans, mes désirs, bien sûr, il vient me murmurer des saloperies, des jugements, des crasses, bien sûr il essaie de me couper les jambes dès que j’ai décidé de l’ouvrir, mais il y a une autre chose qu’il fait de perfide. Il m’efface de ma propre mémoire. Pendant longtemps, le seul moyen que j’ai trouvé pour lui survivre, à lui, à la torture, c’était d’oublier. J’étais quelqu’un dont on louait la mémoire, de manière vraiment récurrente, à l’école, à la maison, dans les groupes d’amis, c’était visiblement un trait saillant de ma personne. Avec le viol, j’ai appris comment on s’extraie de sa peau pour se réfugier ailleurs, hors de son corps. (C’est un mécanisme courant chez les personnes qui vivent des traumatismes. La psychiatre Muriel Salmona en parle très bien, j’ai avalé ses vidéos et interventions disponibles en ligne). Avec le viol, j’ai commencé à oublier. J’ai oublié l’enfance, parce qu’elle m’avait été volée si brutalement que j’étais incapable d’y revenir. J’ai très peu de souvenir de qui j’étais avant. Et j’ai commencé à pratiquer l’amnésie régulière, routinière. Un jour, un ami m’a dit dans une dispute que je fonctionnais par ruptures, je ne sais plus la formule exacte qu’il a employée, quelque chose comme : tu avances par ruptures. J’avance plus exactement par amnésies, et parfois oui, ça donne des ruptures. C’est facile parfois pour moi d’être tranchante, parce que j’ai oublié… Un autre ami m’a fait cette même remarque il y a quelques mois, quasiment les mêmes mots. Aucune amie ne m’a jamais dit ça, mes amies voient mes continuités, voient mes permanences et mes obsessions, elles me voient tenir des caps. Je me demande à quel point ce n’est pas un regard d’hommes, cette idée de la rupture, une trace de l’Inquisiteur qui leur fait constater ce qui refuse de se retourner.

Quand j’ai compris que mon sens de l’oubli était davantage une séquelle qu’une stratégie, j’ai eu envie de me « ressaisir ». C’est le titre d’un livre qui me tord les boyaux d’excitation : Se ressaisir. Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe, de Rose-Marie Lagrave, un autre rendez-vous biblique dans ma vie – façon Joan Didion. Saisir que l’oubli avait une dimension traumatique m’a fait sentir le besoin de retrouver des traces de moi, de me souvenir qui j’avais été, qui j’étais encore. C’est ce qui a fait (re)naître mon obsession pour la question de l’auto-archivage. J’ai découvert que cette pratique que je construisais intuitivement avait un nom et une portée politique. Clémentine Labrosse, de Censored, avait publié une newsletter à ce sujet (« Ce qu’il restera de nous », 13 février 2021). Elle y évoquait le travail de Sam Bourcier, qui est aussi présenté dans la revue numéro 5 de Censored (« Transmission »). Sam Bourcier prêche pour la création « d’archives vivantes débarrassées de ses experts, de sa police, de sa nécrophilie ». C’est le nerf de ma guerre. Si l’Inquisiteur t’a mis la main dessus et t’a dépossédé de toi-même, tu fais quoi si tu n’as pas de traces de toi ?

Au départ, j’ai eu la sensation que je n’avais nulle part où me retrouver. Je me souvenais de moi effaçant, balayant, considérant que la liberté venait de la légèreté vis-à-vis du passé. Et puis, petit à petit, cette vision erronée ou parcellaire de moi a changé. J’ai réalisé que j’avais gardé précieusement un sac à dos de l’époque collège/lycée rempli de souvenirs, comme si j’avais eu l’intuition et que j’allais m’oublier et que ça me serait précieux un jour. Il y a même un carnet dans lequel je m’écris une lettre pour plus tard, un message drôle et tendre qui m’invite à ne pas oublier de rigoler et qui me dit façon cheerleader « t’es la meilleure ! ». J’ai aussi toutes les photographies prises par mon grand-père et que ma famille a bien voulu me confier dans l’idée que je les numérise (salut la mif, ça vient !). C’est mon grand-père qui m’a transmis le souci de l’archive et de l’histoire. J’ai découvert qu’un cousin de mon grand-père avait aussi écrit sur notre lignée. Pour ce qui est de ma vingtaine, j’ai une malle de bateau pleine de babioles et de carnets. En somme, j’ai des traces de moi, je me suis fait discrètement ce cadeau, tout en me laissant me raconter à moi-même que l’oubli c’était ma came.

Et il y a un lieu de mémoire qui me fait penser à ce que tu dis sur le pouvoir de notre correspondance. C’est celui des choses qu’on se confie entre amies, c’est ce fil de confidences, de discussions entre femmes, qui est souvent raillé, moqué, discrédité, mais qui regorge de traces de nous. Hier, je voulais écrire le texte de mon roman qui parle du moment de la première fausse-couche. Je me sentais prête à y aller. Je me suis retrouvée à faire dire à mon héroïne qu’elle ne souvenait pas, de ci, de ça. Comme on dit dans la recherche, je manquais de biscuit. Je savais que dans mon journal je ne trouverais rien de très brut, de concret, de pratique car je me souvenais ne pas avoir écrit dedans à l’instant T mais après. L’instant T, je ne me le suis pas écrit à moi, je l’ai écrit à mes amies, à une amie en particulier, Marina. Nos lettres de la vingtaine sont une grande partie de mon archive vive. Nos messages WhatsApp ont depuis pris le relais. Je suis allée sur notre conversation et j’ai remonté jusqu’à l’été 2020. Tout était là et plus encore que je n’aurais pu imaginer. Des audios à chaud, des photos où on analysait le niveau d’inquiétude que devaient nous procurer mes saignements, des messages du matin, du soir, de la nuit, les engueulades avec J. que j’avais oubliées, les rendez-vous médicaux, les variations de mon état. Je suis remontée jusqu’aux premières semaines de ma grossesse, j’ai entendu ma voix qui au fil des séquences n’est plus la même. Dans ma voix avant la fausse-couche, il y a le pouls de la joie qui bat tellement fort.  Dans ma voix juste après, il y a le rythme tendu de celui qui sent qu’il va falloir avoir du souffle mais qui préfère ne pas réaliser encore. Dans ma voix plus tard, il y a de la fatigue, du néant, quelque chose d’éthéré, on entend que je suis harassée, le split traumatique a commencé : « Le monde s’est dédoublé ». Est-ce-que tu connais cette chanson ? Avec J., nous l’avons écouté mille fois en hurlant dans la voiture. C’est une chanson où Clara Ysé parle du deuil de sa mère, la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle. Je me souviens que parfois on se disait qu’on ne savait pas pourquoi on l’aimait tant. On n’avait pas compris qu’on était endeuillés.

Le monde s’est dédoublé - Clara Ysé - Youtube

Regarde derrière les nuages
Il y a toujours le ciel bleu azur
Qui lui vient toujours en ami
Te rappeler tout bas
Que la joie est toujours à deux pas
Il m’a dit prends patience
Mon amie, prends patience
Vers un nouveau rivage
Ton cœur est emporté
L’ancien territoire t’éclaire de ses phares
T’éclaire de ses phares

Je pensais que retraverser ces moments serait douloureux. Ça ne l’a pas été, parce que j’y ai retrouvé l’amie que j’ai été pour moi-même en écrivant, en parlant, en documentant, en gardant des traces de ce qui fait ma vie. Pendant longtemps, j’ai eu la sensation de le faire « contre », « contre » les silences, « contre » la volonté des miens. Et puis à un moment, j’ai compris que ma lignée et moi on faisait front contre l’Inquisiteur, j’ai compris que s’ils avaient laissé filtrer tant d’informations jusqu’à moi, c’était pour ça, pour laver notre mémoire. Je crois que c’est notre manière de ne pas nous laisser prendre au piège. Il y a dans tout ça quelque chose de programmatique, une tension et un engagement qui irriguera je crois longtemps mon travail et je suis contente que ça s’affirme, ici, avec toi.

Je te serre fort fort fort dans mes bras, on est ensemble, vaille que vaille ! Compte sur moi pour gagner cette guerre avec toi. Au fond, c’est déjà le cas, non ?

M.

PS Dans le café, au moment où je finis ce message (14h28), il passe une chanson de Véronique Sanson qui s’appelle « Je me suis tellement manquée ». Ca ne s’invente pas.

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