Lucille Dupré

Journal de bord #1

Carnet de résidence

Maaï Youssef

8 janvier 2022

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Travaux de résidences

Deux fois par semaine depuis la Villa Deroze, Maaï Youssef écrit à Lucille Dupré, son amie autrice qui vit non loin sur l’île de Porquerolles. Lucille est une jeune mère qui peine à garder une place pour la création. Maaï, de son côté, a l’espace nécessaire, mais pas les enfants. Chacune d’un côté de la mer, elles se racontent leur quotidien et décortiquent ensemble les liens entre maternité et écriture, chambre à soi, désir d’enfant et solitude. Textes, images, sons… voilà leur journal de bord.


Vendredi 7 janvier 2022. Aube.


Ma Lucille, ma précieuse amie,

Je suis arrivée à la Ciotat pour ces deux mois de résidence d’écriture qui débutent. J’ai rencontré « ma chambre à moi ». Elle se trouve sur les hauteurs de la ville, au bout d’un chemin qui semble perdu dans la végétation. Quand tu prends ce chemin, tu croises des cactus et des amandiers, il y a aussi ces grands pins qui m’évoquent toujours l’approche des calanques. Tu sais que tu es en Méditerranée. Et ensuite, apparaît la « chambre à soi ». C’est une villa qui me paraît gigantesque, à moi l’enfant des villes et des appartements exigus. La première nuit, je l’ai passée seule. J’entendais le mistral courir dans les cheminées et je pensais à ma Madeleine, ma grand-mère, qui disait « moi j’aime quand ça souffle, le vent me tient compagnie ».

Je pensais à toi, de l’autre côté de la rive, sur ton île et je me disais :
« Nous voilà bien. Lucille, sur son île, dans la chaleur du foyer et dans le vacarme de la vie tonitruante, terrifiée par le manque d’espace à soi pour créer. Et moi, dans ma villa vide et encore glacée, ma maternité titubante en bandoulière, terrifiée par le silence ».

Il y avait cette voix en moi qui me répétait que j’aurais vraiment dû prendre ces cours de self-défense, pour me préparer à une éventuelle attaque des assaillants. Et puis l’autre voix, qui répondait à la première : « avec ou sans cours, je les anéantis moi tes assaillants ». Et enfin la troisième voix, qui répondait aux deux premières : « mais taisez- vous donc bande de branquignols, laissez-moi dormir ». La troisième voix ne gagne jamais ce genre de combat, tu t’en doutes.

J’ai trouvé́ que mes peurs cette première nuit étaient l’allégorie parfaite de ce que sont les premières heures de liberté totale d’une femme : la peur d’être attaquée. C’est ce qu’on nous a appris, non ? Si tu vis sans obéir, tu le paieras. On a parfois eu de quoi croire que c’était vrai. Mais je n’ai rien payé du tout cette nuit-là. Au petit matin, le ciel était rouge- feu, le soleil se levait derrière les crêtes, et mes nouvelles amies, les statues de Gilbert Deroze, veillaient toujours partout autour de moi. Je te les présenterai.

En repensant à ce ciel rouge du premier matin, je pense au titre magnifique de ce livre de Wendy Delorme que je lis en ce moment : Viendra le temps du feu. C’est peut-être ça, cette maternité partie en vacances sans me prévenir, cette maternité-abandon de poste, qui m’a poussée à écrire et à présenter ma candidature ici, à chercher un refuge pour créer, c’est peut-être le temps du feu. Pas le feu qui nous grignote la chair, celui-là, on a assez donné. Je veux que vienne dans ma vie le temps du feu de joie.

On le sait, écrire est un geste transgressif. Alors transgressons mon amie et tenons le journal de bord de notre geste. Depuis le continent, je chéris la perspective de te lire chaque mardi et chaque vendredi de ce voyage.

Ta sœur en écriture,

Maaï

1 Maaï Feu 2f2da

 

7 janvier 2022 à 10h13

T’imaginer à La Ciotat me remonte plein de souvenirs. Alors j’ai été fouiller dans mes archives et j’ai retrouvé des photos de 2012, pile 10 ans. À cette époque, on avait une maison à Ceyreste, sur les hauteurs de La Ciotat, avec mon père. Il y avait une piscine qui en dehors de l’été était toujours verte. On adorait la vue dégagée, un peu semblable à la tienne, l’impression d’être dans le ciel, le soleil direct l’après-midi qui chauffait le salon l’hiver. En 2012 j’étais déjà amoureuse de Fabien, on commençait juste notre histoire. J’ai envie de te dire que je savais qu’on aurait des enfants ensemble. Je le savais.

Dans cette maison aussi, j’avais peur d’être seule parfois et je me suis même faite attaquée pour de vrai une nuit : par une femelle sanglier qui voulait protéger ses petits. Vive la sororité.

Mais donc je t’imagine dans ta « chambre à toi » ma sœur écrivante.

Depuis que je suis mère, la solitude est sûrement ce qui me manque le plus (avec les grasses matinées). Ce matin, quelque chose se bloque dans ma gorge à cette idée. Pour transgresser je crois qu’il faut d’abord être honnête : la maternité m’étouffe et me rend jalouse et tempête et larmes ces derniers temps. Le feu qui vient pour moi est encore un feu de colère.

Dix ans plus tard, je suis à Porquerolles, île des merveilles, avec Fabien et nos deux enfants. Diane a 4 ans. Ulysse 9 mois. Et j’ai un amour flamme pour eux.

Ma joie du jour, c’est l’idée d’écrire avec toi ces prochaines semaines, sur ces sujets-là. Depuis le temps qu’on en rêvait mon amie triomphante.

Zou

À mardi

Ton amie de mots

Lucille

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