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Jour 16

 

Seize jours de blog. Bizarrement je tourne encore autour de mes premiers embarquements à la pêche et au pétrole, il y a vingt ans.  Ne devrais-je pas insister sur les plus récents, les plus contemporains, qui sont aussi les plus riches en matériaux collectés ? Aucun enregistrement à bord du Drake ou de l’Ardennes, relativement peu de notes dans mes carnets de l’époque, des noms sur lesquels je ne sais plus remettre les bons visages. Je suppose que je cherche à retrouver les sensations et questionnements qui m’ont saisi, pour ne plus me lâcher, lors de ces premières expériences et que je voudrais pouvoir restituer à l’état brut à tous les artistes, musicien, créateur lumière et danseurs qui participerons à Océaniques anonymes.

Je reviens donc à bord du Drake, en 1997. La pêche est mauvaise. Si mauvaise que la livraison de la marchandise à Lochinver, en Ecosse, a été repoussée de trois jours. Rien n’est dit mais on sent que la tension monte. Trois jours de plus à trimer dans le gros temps. Trois jours de plus avant de pouvoir contacter les siens par téléphone. Trois jours de plus avant de pouvoir prendre quelques bières au pub de ce petit port dont la modernisation a été financée par l’Union européenne. Et, surtout, la mauvaise pêche. L’absence du gros coup que tout le monde attend. Les tonnes de rats (ou chimères) et de mulets que l’on rejette à l’eau faute de pouvoir les valoriser. Écœurant. Les marins-pêcheurs sont payés à la part (des bénéfices de la campagne) : 45 millièmes pour le patron et 12 millièmes pour les matelots. Avec un Smic assuré par l’armement en cas de non pêche. Mais on ne part pas un mois autour du 60e  parallèle, on ne dort pas quatre heures par 24 heures pendant la même période, on ne risque pas son intégrité physique et ses relations familiales pour toucher le Smic.

Tous les regards sont donc tournés vers Jean-Pierre Robert, le « patron », responsable du choix des zones de pêche, qui ne descend plus de sa passerelle que furtivement pour attraper son café, « son jus », et remonter. L’un des matelots qui a pratiqué la pêche au thon dans l’océan indien m’assure qu’il a vu des patrons se barricader pour ne pas risquer d’être agressés.

La pression monte dans la cocote minute. Il faudrait cependant beaucoup plus pour la faire exploser. Les cas de mutinerie sont pour ainsi dire inexistants. Malgré, l’épuisement, le stress, les avaries, les débarquements reportés, les inévitables antagonismes, la promiscuité, ce qui domine par nécessité c’est la solidarité. Sur le pont comme ailleurs, physiquement comme psychiquement, il est indispensable de pouvoir compter les uns sur les autres. Comme me le disait alors Ismaila N’dour, quarante-deux ans, d’originaire sénégalaise et seul musulman dans un équipage qui compte au moins un homme peinant à réfréner (–  Avec Ismaila c’est différent…) l’expression de son racisme : – Il faut prendre sur soi pour respecter les autres sinon c’est la catastrophe. À quarante-deux ans dont vingt-sept passés en mer, il avait vu –  craquer ou se blesser plus d’un gars, lui-même ayant gardé une partie du visage paralysée  suite à un grave accident sur le pont.  –Dans ces cas-là, il faut se soutenir, prendre le relais en attendant que ça passe. On n’a pas le choix.

D.G.

Légende : mer de Béring 2003, à bord du caseyeur Amatuli. ©Hélène David

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