On pourrait dire

Ramona Badescu

Lu en public à l'occasion de la journée « Prière de déranger »

« On pourrait dire et répéter, ici, dans les musées, au fond des livres, dans les concerts, sur les murs des rues, sur les ondes des radios, aux terrasses des cafés, on pourra dire que chaque point est une présence, non négociable. »

Ce texte a été écrit et lu en public par Ramona Badescu à l’occasion de la journée « Prière de déranger » organisée par la Friche la Belle de Mai et le collectif Point rouge le 28 novembre 2015 à la suite des propos de la candidate Front National aux élections régionales en PACA bafouant et menaçant les expressions artistiques contemporaines. Un événement citoyen pour réaffirmer, de manière ouverte que l’art est fait pour bousculer, surprendre, dialoguer et qu’il n’est pas de vie culturelle sans curiosité, sans audace et sans une fondamentale et indéfectible liberté.

 

 

ON POURRAIT DIRE, que ça commence par là. bien souvent ça commence par là. un point. un point est à la feuille ce que l’individu est à l’horizon.

ce que toi ou moi sommes près de la mer.

le début d’un dessin, d’un discours, d’un mouvement, d’une palpitation, d’un émerveillement, d’un être là, d’un ici, d’un maintenant, d’un possible, d’une présence. sensible et déterminée.

on pourrait dire que chaque dessin est un trait,

que chaque trait commence par un point,

que chaque point est un début, et un possible. et une voie du singulier. en veille au creux de ta main.

on pourrait dire que ça a commencé par là.

qu’en arrivant au monde, notre point s’est allumé de tout son rouge.

ce rouge criant. tu te souviens ?

on pourrait dire qu’on ne se souvient plus. disons que l’on oublie bien vite.

et quoi alors de plus dingue, de plus simple, de plus immédiat qu’ouvrir les yeux pour voir. pour que ton cœur voie avec toi. un truc beau, un truc dingue, un truc simple. un point à l’horizon.

on pourrait dire que parfois les yeux ne voient plus, le cœur est plein de givre, les mains un peu muettes. admettons. je me souviens, aussi.

mais alors quoi de plus dingue, quoi de plus simple, de plus immédiat qu’un livre qui s’ouvre au hasard sur la grande table, cette musique au bout du bouton rond, ou un tableau parmi les mille ici, pour te le rappeler. te rappeler ça.

te rappeler la mer et toi au bord.

te rappeler les ports traversés, les arrêts multiples. les bonds et rebonds. ton cœur.

te rappeler que ce point qui est maintenant le cœur qui bat dans ta poitrine a été un jour un simple point.

et le sera encore, de nouveau lorsqu’il aura perdu son rouge.

ici tu le vois. tu peux le voir.

regarde. regarde de ton cœur, de tes mains, de la peau sensible de ton ventre, regarde

sans les yeux si tu veux, si tu veux, regarde cet assemblage. c’est dingue !

permanente impermanence des choses.

la mer est déjà loin.

là-bas, du côté de l’inde, tu te souviens, on l’inscrit, pourquoi pas, sur le front.

pour ne pas l’oublier, en mémoire, entre le présent de deux yeux. entre le visible et l’invisible de chaque être. un point. entre soi et soi. soi et les autres. un point. entre les autres et le monde tout autour. un point. un point la conscience.

à moins que ce ne soit pour toi. pour qu’en le voyant si rouge inscrit sur le visage de ton semblable, tu te souviennes, toi aussi de ton existence. ton existence d’eau et d’os, de sang qui fluide, de cœur qui pulse, d’yeux ouverts, de mains qui attrapent. avec acharnement. et de tout ce qui n’est pas corps aussi. mais qui est toi.

on pourrait dire que ce n’est rien. un point. juste un point. entre les deux yeux. des yeux juste. juste un homme. juste rien.

certains l’ont dit. en ont fait ce truc atroce de la mort en boîte, tu te souviens ?

nous savons, nous savons très bien toi et moi où cela mène, de nier les évidences.

d’effacer les plis de la complexité. d’éloigner ce que nos yeux nous amènent. ce que notre cœur bouleverse, ce que nos pensées lient ensemble et nos mains retranscrivent en points suspendus. visible dans l’invisible. toujours. en points sensibles. en points irrésolus. en points essentiels.

sur des portées, sur des toiles, incrustés dans des mobiles, crachés sur des papiers, reliés dans des livres, libérés dans des sculptures, lâchés sur des plateaux, dansés dans l’espace, tout l’espace que ceux qui dansent leur point ouvrent pour nous. en nous. et qu’il faut recommencer.

sans cesse.

sans cesser d’être émus, par ce fil invisible entre deux points, entre deux êtres, entre deux existences, qui est l’existence même. fois mille. et mille millions. s’il faut.

il y a de la place toujours. il suffit de la danser, de l’écrire, de la dessiner. encore. toujours. pour les points qui clignotent rouge.

ou vert ou jaune ou bleu.

qui parfois sont des carrés, ou ces triangles. losanges. comme bon leur semble. selon leur simple fantaisie de transformation. c’est non négociable.

la mer est large. et en a avalé plus d’un.

on pourrait dire et répéter. notre nécessité des points. notre nécessité d’être. des êtres multiples. des sensibilités sauvages. des souplesses anthropomorphiques. des voies inachevées. des contorsions vitales. des douceurs désertiques. des multimondes en construction. en empilement en soutien, en soustraction en délivrance, en course folle, en suspens.

on pourrait dire et répéter, ici, dans les musées, au fond des livres, dans les concerts, sur les murs des rues, sur les ondes des radios, aux terrasses des cafés,

on pourra dire que chaque point est une présence, non négociable. irréductible. un choix vital. la mémoire d’un possible. peut-être le tien.

aussi. ne l’oublie pas.

on pourra dire et répéter, tant que l’on pourra dire. haut et fort. tant qu’il ne faudra pas cacher. se cacher pour dire. disparaître d’avoir dit. d’avoir montré. d’avoir osé. dire le point qui fait pont entre nous.

tant que les mains qui accompagnent, les yeux qui regardent, les voix qui tracent, les portes qui s’ouvrent, ne seront pas clouées, attachées, détruits, réduits à l’étroitesse d’une vision unique. un tas d’os. qui te nie. toi. et moi. l’humanité entière pourra sourire en un point.

Ramona Badescu