« Je vous fais la visite ? »

« Tout ça ce sont des histoires, des histoires qu’on se raconte, des histoires qu’on imagine. Mais après tout, il suffit qu’on se mette à les raconter, que quelqu’un les écoute pour qu’elles deviennent vraies. »

Ce texte de Michel Bellier a été lu en public le 19 octobre 2017, à l’occasion d’une visite-déambulation au sein des collections permanentes du Musée d’Histoire de Marseille. 


Un musée est fait de ce qu’on montre et aussi de ce qu’on ne montre pas.      

Un musée, ça donne toujours envie d’en savoir plus. D’y revenir. Pour en savoir plus. Pour comparer ce qu’on a appris ailleurs. Ce qui vient contredire, ouvrir à la controverse, confirmer, compléter.

Quand on y revient, on s’aperçoit que, justement, on n’en sait pas beaucoup plus, qu’on n’en a pas beaucoup appris.

Il reste toujours du vide. Et malgré nous, on sent bien qu’on ne peut pas vivre avec ce vide. CES vides. Ces vides qui s’ajoutent les uns aux autres et qui nous suivent de salle en salle, de question en question.

Ces vides, ça devient des démangeaisons. Des obsessions. Et il nous faut les remplir. On s’aperçoit alors que toute la documentation qu’on peut amasser ne nous satisfait pas. Elle restera toujours en deçà. Pas à la hauteur de ce qu’on cherche à l’intérieur de ce vide.

D’ailleurs, on ne cherche plus à combler ce vide. On en a besoin, de ce vide. Il nous est nécessaire. Pour y déverser toute notre imagination.

Un musée, c’est de l’histoire. Mais, au fond, l’histoire existe-t-elle ? Je veux dire : existe-t-elle sans l’imaginaire ?

C’est que l’imaginaire, peut-être même avant la connaissance, avant même le poids de la science, l’imaginaire préside à tout.

C’est cet imaginaire qui a poussé les premiers architectes navals à construire des navires sur lesquels les marins phocéens ont imaginé qu’il pouvait y avoir des terres où débarquer au-delà de la mer connue.

Et voilà Marseille.

C’est cet imaginaire, j’en suis sûr, qui a poussé Pythéas à s’embarquer pour des contrées dont il ignorait lui-même encore qu’il puisse s’agir de contrées. Et voilà un Massaliote qui découvre les aurores boréales, l’Angleterre, le Pôle Nord et je ne sais quoi d’autre.

C’est l’imaginaire qui fait qu’un archéologue se retrouve un matin à se les geler en brossant un bout de caillasse et qui déduit l’époque, la fonction, le sexe, du bout d’os qu’il tient avec précaution et émotion, du bout de ses doigts engourdis.

 

Donc voici le musée de l’imaginaire. Bienvenue !

Avec Pythéas, nous voilà dans la salle des PEUT-ÊTRE.

Son voyage a PEUT-ÊTRE eu lieu entre 325 et 300 avant J.-C. Donc pas si longtemps que ça après la création de Marseille. On peut se dire que pour les Phocéens, le voyage reprend après une escale d’à peu près trois siècles. On a posé les valises un moment, le temps de fonder une ville, de la voir commencer à pousser et hop, on s’en va chercher d’autres routes.

On ne sait pas exactement par où il est passé, Pythéas. On raconte qu’il est passé par la Méditerranée, par les Colonnes d’Hercule de Gibraltar. D’autres récits attestent qu’il aurait rejoint l’Atlantique par les voies fluviales. Je ne sais pas comment il a fait. Les canaux n’existaient pas à l’époque.

Il a PEUT-ÊTRE écrit un livre qui a disparu. Ce livre a PEUT-ÊTRE disparu dans l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie… Ce dont on est sûr c’est que la bibliothèque d’Alexandrie a vraiment existé.

Et qu’elle existe toujours puisqu’elle a été reconstruite.

D’ailleurs, quand vous entrez, juste à gauche, il y a une grande statue en acier. Elle représente Hypatie. Hypatie, vous connaissez ? Hypatie, mathématicienne, astronome et philosophe grecque née à Alexandrie. La première femme à entrer dans l’histoire.

Moi ça me plaît d’imaginer ça…

Un soir de printemps à Alexandrie, Hypatie est sur sa terrasse. L’air est tiède et serein. Elle regarde les étoiles. Évidemment, à l’époque, tout le monde sait lire dans le ciel. Aujourd’hui, on passe des heures à se disputer en cherchant la grande casserole, quoi t’appelles ça une casserole ? Mais si, tu vois pas ? Bref…

Hypatie regarde le ciel étoilé. Elle ouvre le livre de Pythéas. Oui Hypatie lit le grec couramment.

Pythéas a longtemps été dans le rayon des PEUT-ÊTRE avant de, petit à petit, changer de salle et d’intégrer celle des certitudes historiques.

En effet, avec le temps, on s’aperçoit que ce qu’on prenait pour des affabulations du père Pythéas, ça devient des vérités scientifiquement vérifiables.

Le cercle polaire, le soleil de minuit, les aurores boréales, la banquise, la description du phénomène des marées, longitude-latitude…, la rotondité de la terre… Il découvre la Grande-Bretagne, il la décrit et il la mesure…

 

Sautons les étapes, enjambons les siècles, nous voici au XIXe siècle.

Fortuné Lavastre

Alors qu’en juin 1848, Paris est secoué par une formidable insurrection populaire, Marseille est la seule ville française qui connaît des journées vraiment insurrectionnelles, sans pour autant être dans le sillage de la capitale : l’insurrection marseillaise précède d’un jour celle de Paris.

Jean-Baptiste Fortuné Lavastre a réalisé un plan-relief des lieux touchés par l’insurrection.

Il en a passé du temps, Lavastre, à construire son plan-relief. Ferblantier de son état, il aime travailler le bois. Le fer c’est le commerce, le bois c’est le sentiment. Il a deux passions : l’histoire et l’urbanisme.

Levé tôt, il arpente les rues du quartier. Il prend des mesures. Il mesure tout ce qui se mesure. Il se contorsionne, prend de drôles de poses, sur une jambe ou à quatre pattes sur un trottoir. Les gamins du quartier se moquent de lui. Tiens, viens m’aider, toi ! Et pour une pièce qu’ils se disputeront, les minots tiennent chacun un bout du mètre pendant que Lavastre reporte les cotes dans son carnet. Il ne traîne pas.

Il frappe aux portes. Se fait ouvrir, toujours. Il est connu et on l’aime bien. Même si on ne comprend pas pourquoi il s’obstine à poser son mètre-centimètre un peu partout. On lui ouvre et, à peine bonjour, il va tout droit sur le balcon, un œil fermé, les bras tendus. Il note, il replie son mètre et au revoir, vous prendrez bien quelque chose Monsieur Lavastre ? Pas le temps, Lavastre c’est pas le facteur. Ma bonne dame, il plie votre maison dans les draps de la postérité.

Curé, elle fait combien de haut ton église ? Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Je veux monter là-haut ! Là-haut euh comment ?

Trouve-moi un moyen, je veux mesurer ton clocher, c’est pour mon plan. L’histoire ne dit pas comment il y est arrivé mais il y est arrivé. Bref. Il mesure le mesurable, calcule les échelles, aligne les perspectives. Ce quartier, il l’adore. C’est le quartier Saint Martin. Ne le cherchez pas sur un plan de Marseille. Il fut détruit après l’insurrection. 

Évidemment, quand existe un tel plan, d’une telle finesse, d’une telle précision, c’est trop tentant de l’imaginer disparu, volé mystérieusement. C’est toujours ce qui arrive, non ? Ça ajoute le sel du suspens. Et c’est précisément ce qui est arrivé à ce plan, figurez-vous.

Un matin, le 22 juin, Fortuné Lavastre se pointe à son atelier et… rien ! Le plan-relief envolé. Ne me demandez pas comment ils ont fait. Quelqu’un l’a volé, c’est tout ce qui nous intéresse.

Le 22 juin de l’année d’après, le maire ou un de ses adjoints reçoit un colis. Dans ce colis, un morceau de la maquette. L’année d’après, la même chose. Et les années qui suivent, à la même date précisément, le maire ou un de ses adjoints reçoivent une porte, un soldat miniature, un bout de façade, une flèche d’église…

Au début, on ne sait pas ce que c’est, ça intrigue. Il y a fort à parier que les tout premiers éléments ont dû finir à la poubelle. Et puis, à force, la curiosité est la plus forte. Ces morceaux de maquette, on les garde, on les met de côté. On crée même un service, un service spécial pour s’occuper de reconstituer cette maquette dont on est fort impatient de savoir ce que finalement, elle représente.

Et jusqu’à il n’y a pas si longtemps, on découvre sous les combles de la mairie, une pièce assez grande. D’à peu près 10 mètres sur 10 mètres.

Dans cette pièce, un vieux monsieur. Il a travaillé là toute sa vie, comme travaillait là son père avant lui et avant lui le père de son père etc.

Ben oui, Il a bien fallu à un moment confier à quelqu’un, la charge de reconstituer ce puzzle…

Il est vieux, malade, mais il va enfin poser la dernière pièce manquante au plan-relief. Ça y est c’est fait, il peut mourir en paix. Il a juste le temps d’activer une sonnette qui réveille un huissier qui prévient un planton qui pose son jeu de cartes pour dire à un portier de prévenir le deuxième adjoint qui prévient le premier adjoint qui va faire dire au maire que… Bref, c’est le branle-bas de combat. Le maire arrive et découvre… Le plan de Fortuné Lavastre enfin reconstitué.

Ah au fait, on n’a jamais su qui envoyait les morceaux du plan. On n’a jamais pu le coffrer.

Bon… tout ça ce sont des histoires, des histoires qu’on se raconte, des histoires qu’on imagine. Mais après tout, il suffit qu’on se mette à les raconter, que quelqu’un les écoute pour qu’elles deviennent vraies.

L’insurrection ouvrière a lieu à Marseille des 22 et 23 juin 1848, juste avant le massacre de Paris. Elle est réprimée dans le sang.

Jean-Baptiste Fortuné Lavastre voit tout et veut témoigner. Il réalise ce plan en relief du théâtre de ces événements, les vieux quartiers de Saint-Martin dont l’origine remonte au XIIIe siècle. On raconte, on sait peu de choses alors on raconte, que la police y vit là une précieuse source de renseignements sur la conduite à tenir en cas de nouvelles émeutes…

En 1867, Zola évoque la manifestation du 22 juin ces journées dans Les Mystères de Marseille :

La colonne des ouvriers descendait vers La Canebière. Cette colonne, partie de la gare du chemin de fer, n’était alors composée que de quelques centaines de travailleurs ; mais, à mesure qu’elle s’avançait, elle recrutait tout le peuple qui se trouvait sur son passage. Des hommes et des femmes, la population flottante des rues était entraînée par ce torrent de foule qui se précipitait des hauteurs de Marseille. Lorsque la manifestation déboucha de la rue Noailles, elle s’étendit au bas du Cours comme un flot formidable. Il y avait là des milliers de têtes qui s’agitaient avec un large balancement, pareilles aux vagues d’un océan humain. Un bruit sourd, confus, semblable à la voix rude de la mer, courait dans les rangs de cette foule. D’ailleurs, elle avait un calme effrayant. Elle avançait, sans pousser un cri, sans commettre aucun dégât, sombre et muette. Elle tombait, elle roulait sur Marseille, elle semblait ne pas avoir conscience de ses actes et obéir à des lois physiques de chute et d’emportement. Une roche énorme, lancée de la plaine, eût ainsi roulé jusqu’au port. Les blouses blanches et bleues dominaient dans les rangs. Il y avait quelques jupes éclatantes de femme. On apercevait de loin en loin les taches noires des paletots, des vêtements sombres que portaient des hommes auxquels le peuple semblait obéir. Et la foule descendait La Cannebière [sic], coulant entre les maisons comme une eau vivante, pleine de reflets bariolés, avec un grondement menaçant. Au premier rang, au milieu d’un groupe d’ouvriers, marchait Philippe, la tête haute, le front dur et résolu [Philippe Cayol, jeune républicain]. Il portait une redingote noire qu’il avait boutonnée entièrement et qui lui serrait la taille ainsi qu’une tunique militaire. On sentait qu’il était prêt pour la lutte, qu’il l’attendait et la désirait. Les yeux clairs, les lèvres pincées, il ne prononçait pas un mot. Autour de lui, les ouvriers, pâles et silencieux, le regardaient par instants et semblaient attendre ses ordres. Comme la colonne entrait dans la rue Saint-Ferréol [au sud de La Canebière, sur le chemin de la préfecture], il y eut un léger tumulte, elle fit halte pendant une ou deux minutes, puis elle se remit en marche. La rue, jusqu’à la place qui la termine, était vide, quelques boutiquiers avaient fermé leurs magasins : du monde regardait par les fenêtres ; un silence de mort régnait, coupé seulement par le bruit profond des pas de la foule. Au milieu de la rue vide, au coin d’une ruelle latérale, les ouvriers du premier rang aperçurent un homme, petit et d’allure chétive, qui attendait la colonne. Lorsque Philippe fut près de cet homme, il reconnut son frère. Marius, sans prononcer une parole, vint se placer à côté de lui et marcha tranquillement au milieu des émeutiers. Les deux frères échangèrent un simple regard. On dut croire qu’ils étaient étrangers l’un à l’autre. Et le flot humain continua à rouler ainsi jusqu’à la place Saint-Ferréol [devant la préfecture]. Là, à quelques mètres de la place, un cordon de troupes fermait la rue. La foule était sans armes, et les baïonnettes des soldats luisaient au soleil. Des murmures de colère et de surprise coururent dans les premiers rangs et s’étendirent avec rapidité d’un bout à l’autre de la colonne, dont la queue se trouvait encore sur la Canebière. Les ouvriers disaient d’une voix basse et grondante qu’on voulait les égorger, qu’ils devaient être entourés de troupes, et qu’on n’avait autorisé la manifestation que pour les massacrer à l’aise. Pendant que ces murmures grandissaient, quatre délégués sortirent des rangs et demandèrent à être introduits auprès du commissaire du gouvernement, ainsi que cela avait été convenu la veille. Ils venaient à peine de disparaître derrière la ligne des soldats, qu’un fait irréparable se produisit, fait dont les conséquences furent sanglantes. La queue de la colonne, en entendant parler de troupe armée, de baïonnettes et de massacre, crut sans doute que les ouvriers du premier rang étaient égorgés. Elle se mit à pousser furieusement. Obéissant au mouvement irrésistible de cette masse d’hommes, le groupe qui entourait Philippe dut avancer de quelques pas. Les bras croisés sur la poitrine, pour montrer qu’ils n’avaient aucune pensée d’attaque et qu’ils obéissaient à une simple pression, les ouvriers arrivèrent ainsi devant les soldats. En les voyant approcher, un officier, perdant la tête, ordonna brusquement de croiser les baïonnettes. Et les baïonnettes, blanches et aiguës, s’abaissèrent, se tournèrent vers le peuple. Il y eut une tentative désespérée de recul. Philippe et les siens se jetèrent en arrière, voulant arrêter la foule énorme et écrasante qui les poussait à la mort. Mais ce mur vivant était impénétrable et s’avançait, pareil à un mur de pierre. Forcément, fatalement, les ouvriers arrivèrent sur les pointes des baïonnettes que les soldats tenaient en arrêt. Ils virent ces pointes devant leur poitrine, ils les sentirent qui entraient peu à peu dans leur chair. Pendant que le général qui commandait les troupes faisait un geste de désespoir et ordonnait de relever les baïonnettes, on raconte qu’une voix claire criait de la place Saint-Ferréol : « Piquez, mais piquez donc ces canailles ! » Et, aux fenêtres d’un cercle aristocratique voisin, des messieurs bien mis applaudissaient, en voyant couler le sang du peuple, comme s’ils eussent été dans une loge, égayés par les farces d’un acteur. Aux premiers coups de baïonnettes qui furent portés, les ouvriers eurent des cris de rage et de terreur. Cette foule qui était restée silencieuse devint folle en se voyant attaquée, sans avoir été avertie par aucune sommation légale. Elle n’avait que ses poings pour se protéger contre les fusils qui la menaçaient.

 

On continue la visite ? Direction les prémices du XXe siècle.

Dans la mémoire des Marseillais, a longtemps perduré l’existence avant 1914 du « Pré de Buffalo Bill », situé dans le quartier de La Capelette. William Frederick Cody, alias Buffalo Bill (1846–1917), a dressé à deux reprises l’arène de son Wild West Show and the Rough Riders (Le spectacle de l’Ouest sauvage et des cavaliers les plus hardis).

Pendant sa tournée européenne. Il s’arrête dans 113 villes françaises dont Marseille où il reste 12 jours en 1881, Tarascon et Nîmes. On raconte que des Indiens sont restés à Marseille après le départ du cirque et que certains de leurs descendants y vivent encore.

On raconte aussi que Buffalo Bill ressemblait trait pour trait à Frédéric Mistral. Quelqu’un d’ailleurs l’a décrit comme ayant « la physionomie d’Artagnesque et le chapeau à larges bords, à la Mistral ». On raconte aussi des histoires de petit chien. Celle-ci par exemple. Bon, c’est une histoire marseillaise mais elle est marrante.

Un jour, Frédéric Mistral trouve un chien. Le genre de vagabond sauvage qui vous adopte, vous colle et ne vous quitte plus. Mistral le baptise Pan Perdu. Ils ne se quitteront plus.

Quelque temps plus tard, Buffalo Bill rend visite à son ami Folco de Baroncelli dans sa manade en Camargue. Pour la petite histoire, Folco de Baroncelli, c’est l’inventeur de la Camargue, traditions, looks de cow-boys, chevauchées… tout vient de lui.

Buffalo Bill lui raconte qu’il a perdu son chien. D’après la description qu’il en fait, il ressemblait étrangement au Pan Perdu trouvé par Mistral. On raconte de ces choses…

Interrogé plus tard, Frédéric Mistral déclara : « Nous l’avons appelé ‘Pan Perdu’. C’est un petit vagabond, un chien sauvage qui n’a plus voulu me quitter dès qu’il m’a vu. Il y avait des chiens de cette race autour de Buffalo Bill à Paris. »