360 jours de soleil

LAURE NAIMSKI

27 mois de service militaire au Maroc, un drame familial et personnel, la découverte de Marseille dans les années cinquante : à partir de 113 lettres, celles du père de l’auteure, comment évoquer une vie ?
Résidence en juillet et août 2017

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« Un jour de décembre 2002, mon père m’a confié une liasse de 113 lettres adressées à ses parents durant son service militaire effectué au Maroc du 19 février 1955 au 5 mai 1957. 27 mois d’armée comme l’exigeait la loi, à un moment où la France vit la période troublée de la décolonisation.

Le 18 février 1955, mon père se rend à la gare de Lyon, pas très loin du petit deux-pièces familial de la rue du faubourg Saint-Antoine dans le 12e arrondissement. Il va avoir 22 ans dans quelques jours. Le soir, il prend place à bord du Paris-Marseille et arrive le lendemain matin gare Saint-Charles. Du haut du grand escalier, il découvre la ville pour la première fois, surpris par le mistral, ce fort vent du sud qu’il n’a encore jamais éprouvé. Affecté au 6e Régiment des Tirailleurs Marocains, il est cantonné dans l’une des casernes du quartier de la Belle de mai où il passe la nuit après être allé au cinéma avec quelques camarades. Le lendemain matin, le régiment embarque à bord du paquebot Le Djenné de la compagnie Paquet pour une traversée de trois jours jusqu’à Casablanca, avec escale à Tanger.

Mon père repasse par Marseille pour une permission durant l’été 1956, qui lui permet de revoir enfin les siens après un an et demi de séparation. Cette famille juive ashkénaze qui vit en communauté soudée lui a tant manqué. Il transite une dernière fois par Marseille en mai 1957 lorsqu’il est officiellement libéré de son devoir militaire. Pendant ses 27 mois d’armée, il écrit au moins une lettre par semaine à ses parents.

Comment faire pour que les lettres de mon père, ces « archives privées », m’inspirent sans me peser comme un bagage encombrant et plombant ? Comme le sont les tenues de campagne dont il faut s’équiper avant de parcourir ces longues marches pouvant atteindre 120 kilomètres en trois jours, qui sont la spécialité du 6e RTM. Ce sac lourd qu’il faut porter pour crapahuter sur des sentiers plus ou moins pierreux et escarpés dans des paysages désertiques, tout le jour sous un soleil de plomb, toute la nuit dans un froid glacial. 

Comment faire pour oublier ce bagage, le consigner dans un coin de mon paysage intérieur ? Et pouvoir laisser jaillir un territoire imaginaire irrigué de ça, comme un soliste de jazz est irrigué par l’harmonie et le tempo du morceau sur lequel il donne libre cours à son improvisation, ouvrant tous les champs du possible, mais avec au fond de lui cette base sûre, ce socle, qui lui laisse pourtant toute liberté de mouvement, ne l’englue pas. Dans ce territoire littéraire rendu à l’imagination, Marseille trouve à s’inscrire. Un Marseille des cinémas de quartier, de la vie bouillonnante de la cité phocéenne dans les années 1950. 

Comment faire pour que ce matériau nourrisse mon écriture plutôt que ne l’assèche ? D’autant que, ironie de l’histoire, je prends mes quartiers de résidence là-même où mon père a séjourné soldat. Dans ce quartier de la Belle de Mai totalement transformé au fil des décennies.

Comme une ligne de basse, comme une houle sous-jacente, les lettres de mon père sont alors une opportunité pour propulser la trame d’une trajectoire de vie marquée par un drame familial et personnel, avec en toile de fond un Marseille en mutation. Ce pas de côté sera-t-il suffisant pour ne pas s’encombrer de trop de bagages ? Il permettrait du moins de poursuivre sur le chemin de l’écriture. En toute liberté. Et  pour moi de continuer à explorer les thèmes d’écriture qui me hantent : transmission, séparation, deuil, suicide… »

Laure Naimski